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Je vais vous raconter une histoire : ma rencontre avec l’EMDR

  • Photo du rédacteur: Athina Garino
    Athina Garino
  • il y a 2 heures
  • 7 min de lecture

Je vais vous raconter une histoire. Pas celle d’un patient. La confidentialité m’oblige à garder celles-là pour moi. Celle d’une rencontre professionnelle.

Une de ces rencontres qui viennent bousculer ce que l’on pensait savoir, modifier les questions que l’on pose et, finalement, transformer notre pratique. Ma rencontre avec l’EMDR.

 

Lorsque j’ai commencé à m’y former, je pensais découvrir une nouvelle approche thérapeutique. Une méthode supplémentaire, des outils, des protocoles. Je n’avais pas prévu qu’elle finirait par me faire chausser une nouvelle paire de lunettes.

Des lunettes EMDR.

Rassurez-vous, elles sont virtuelles et nettement moins chères que celles de mon opticien! Depuis, lorsque j’écoute certaines histoires, je ne les entends plus tout à fait de la même manière.

 

Tout a commencé avec un « mais »

Des « mais », j’en entends beaucoup. Ce petit mot est devenu particulièrement intéressant pour moi. Parce qu’avant le « mais », il y a souvent ce que la personne sait. Après, il y a ce qu’elle ressent encore. Les deux ne sont pas toujours d’accord.

« Je sais que je ne suis plus avec lui et que je suis en sécurité aujourd’hui mais pourquoi est-ce que je panique encore quand quelqu’un hausse la voix ? »

Bonne question.

Le problème, c’est que répéter à son cerveau « mais enfin, tu as compris maintenant ! » n’a pas toujours l’effet attendu. Ce serait pratique. Accessoirement, assez mauvais pour mon agenda!

 

Dans le trouble de stress post-traumatique, ce décalage peut être particulièrement visible : après un événement traumatique, des reviviscences, de l’évitement, un état d’alerte accru ou encore des modifications des émotions et des pensées peuvent persister. C’est dans ce domaine que l’EMDR dispose aujourd’hui des données scientifiques les plus solides. Son champ d’utilisation est toutefois bien plus large.


Elle est aujourd’hui utilisée et étudiée dans différents domaines, notamment les phobies, les addictions, les troubles des conduites alimentaires ou certaines difficultés liées au deuil. Les données disponibles sont cependant très variables selon les problématiques.


Elle trouve aussi sa place dans l’accompagnement de certaines maladies chroniques, non pas pour traiter la maladie elle-même, bien sûr, mais pour travailler certaines conséquences psychiques ou expériences potentiellement traumatiques liées à la maladie et au parcours de soins.

 

La douleur constitue un autre exemple intéressant. Dans ce domaine, l’EMDR a notamment été étudiée dans la douleur chronique, avec des résultats encourageants mais qui restent à consolider.


Dans ma pratique, elle peut également permettre de travailler certaines expériences qui continuent d’alimenter une image négative de soi ou des difficultés d’estime de soi. Le niveau de preuve n’est cependant pas le même partout.

 

Bien sûr, je n’ai pas attendu cette formation pour m’intéresser à l’histoire de mes patients. Le passé a toujours eu sa place dans mon travail.

Ce qui a changé, c’est plutôt la manière dont je relie certaines expériences passées à ce qui se réactive aujourd’hui. Le fil était déjà là. J’ai simplement appris à le suivre autrement. Alors j’ai commencé à tirer doucement sur le fil. Pas pour chercher absolument « le trauma ».


Tout ce qui nous arrive de désagréable dans une vie n’est pas un traumatisme. Le mot a un sens, autant éviter de lui faire faire des heures supplémentaires. Simplement pour essayer de comprendre.

Quand avez-vous déjà ressenti cela ?

À quoi cette sensation vous ramène-t-elle ?

Depuis quand pensez-vous cela de vous ?

 

L’EMDR repose notamment sur un modèle théorique proposé par Francine Shapiro : le modèle du Traitement Adaptatif de l’Information. Selon ce modèle, certaines expériences insuffisamment traitées pourraient contribuer à des difficultés actuelles lorsqu’elles sont réactivées.


Je précise bien : un modèle théorique. Je pourrais vous raconter que certains souvenirs sont « bloqués » dans le cerveau et que l’EMDR vient les débloquer. L’image est jolie. La réalité scientifique est un peu moins simple. Je préfère perdre quelques points en poésie qu’en rigueur!

 

Ce qui m’a intéressée, finalement, c’est cette nouvelle manière d’articuler ce qui s’est passé autrefois avec ce qui continue à se réactiver aujourd’hui.

Parfois, le fil mène à un événement très précis. Parfois à une succession d’expériences. Parfois, il nous emmène ailleurs que là où nous pensions aller.

C’est aussi ça, la thérapie : on connaît le point de départ, pas toujours l’endroit exact où l’histoire va nous conduire. Puis, évidemment, il a fallu que je fasse connaissance avec… les doigts.

 

Oui, les fameux doigts


Parce qu’on peut parler très longtemps d’EMDR, il y aura toujours un moment où quelqu’un finira par demander : « Mais pourquoi vous faites bouger vos doigts ? » Question parfaitement légitime.

Vue de l’extérieur, la scène peut effectivement manquer un peu de crédibilité. Vous racontez quelque chose de difficile à votre psychologue et, à un moment, elle commence à déplacer ses doigts devant vos yeux.

 Faites-moi confiance, j’ai une explication.


L’EMDR est en réalité une psychothérapie structurée. Son protocole standard comporte huit phases, allant du recueil de l’histoire et de la préparation jusqu’au retraitement et à la réévaluation. Les mouvements oculaires n’arrivent donc pas nécessairement dès les premières séances.


Avant d’aborder certains souvenirs, il faut comprendre l’histoire de la personne, ce qui l’amène aujourd’hui, identifier les éléments pertinents et évaluer ses ressources. Selon les besoins, un temps de stabilisation peut également être nécessaire. Le rythme et la préparation varient donc d’une personne à l’autre.

Autrement dit, une séance d’EMDR ne commence pas forcément par : « Bonjour. Suivez mon doigt. »


Pendant certaines séquences, la personne porte son attention sur différents éléments associés au souvenir tandis que des stimulations bilatérales sont utilisées, généralement sous la forme de mouvements oculaires. D’autres modalités peuvent également être proposées.

 

Évidemment, une question demeure : Pourquoi ?

C’est ici que ma rencontre avec l’EMDR m’a également appris quelque chose que j’aime beaucoup en science : savoir dire que l’on ne sait pas encore tout.


Les mécanismes responsables des effets de l’EMDR ne sont pas complètement élucidés. Plusieurs hypothèses sont étudiées. L’une des plus documentées concerne la mémoire de travail : rappeler un souvenir tout en réalisant simultanément une autre tâche solliciterait des ressources cognitives limitées.


Des travaux expérimentaux montrent notamment que les mouvements oculaires réalisés pendant le rappel peuvent diminuer la vivacité et/ou l’intensité émotionnelle de souvenirs désagréables. Nous avons donc des pistes. Nous n’avons pas encore toutes les réponses.


Personnellement, cela me convient très bien. Je préfère un « nous ne savons pas encore complètement », plus rigoureux, à un magnifique « je vais débloquer votre cerveau », beaucoup plus discutable.

 

Puis, il a fallu adapter tout cela à des patients de 40 ans, 16 ans, 8 ans… Parfois 2 ans.

 

À 2 ans, forcément, on change un peu le programme


Un enfant de 2 ans ne s’installe généralement pas dans mon fauteuil en me disant : « Je crois que cette expérience a généré chez moi une croyance négative autour de mon sentiment de sécurité. » Ce serait remarquable. Légèrement inquiétant aussi! Avec les tout-petits, je travaille donc autrement.

 

Dans ma pratique, je peux notamment utiliser une histoire narrative, construite à partir de ce que nous connaissons de leur vécu et racontée avec des mots adaptés à ce qu’ils peuvent comprendre. Les parents occupent alors une place importante dans le travail.

À mesure que l’enfant grandit, ma manière de travailler s’adapte. Ses capacités à raconter, à identifier ses émotions, à comprendre ce qu’il ressent ou à rester engagé dans le travail se développent.

 

L’EMDR s’adapte donc à son niveau de développement. Il n’existe pas un matin magique où l’enfant souffle ses six bougies et devient soudainement prêt pour le « protocole des grands ». L’adolescent n’est pas davantage un adulte miniature. C’est aussi ce que j’aime dans ce travail : le cadre reste là, mais la manière de rencontrer la personne change.


La recherche a également avancé sur ces questions. L’Organisation mondiale de la Santé inclut aujourd’hui l’EMDR parmi les interventions psychologiques recommandées pour les enfants et adolescents présentant un trouble de stress post-traumatique.


Toutes les recommandations internationales ne lui accordent cependant pas exactement la même place et, surtout, les résultats disponibles ne permettent pas de conclure indistinctement pour tous les âges, toutes les situations et toutes les adaptations utilisées chez les très jeunes enfants.


Voilà pour la précision scientifique!


Après toutes ces années, qu’est-ce que cette rencontre a réellement changé ?


Finalement, probablement moins ce que je fais que la manière dont je regarde certaines difficultés. L’EMDR ne m’a pas appris que tout était traumatique. Elle ne m’a pas non plus appris à regarder le passé : je le faisais déjà.

En revanche, elle m’a appris à le travailler autrement. Quelques mouvements oculaires ne règlent évidemment pas toutes les souffrances psychologiques. Mes lunettes EMDR ne voient donc pas tout. Heureusement. Je serais probablement insupportable!


Elles m’ont appris à poser trois questions qui reviennent désormais souvent dans ma tête lorsque j’écoute une histoire :

Qu’est-ce qui s’est passé ?

Qu’est-ce que cela déclenche encore aujourd’hui ?

Qu’aimeriez-vous pouvoir vivre différemment demain ?

 

Alors, quand quelqu’un me dit : « Je sais que… mais… », je tends l’oreille.

Parce qu’entre ce que nous savons de notre histoire et ce que nous continuons parfois à ressentir, il reste quelquefois un fil à suivre.

C’est peut-être cela, finalement, que ma rencontre avec l’EMDR a le plus profondément changé dans ma pratique : je n’écoute pas seulement ce qui fait souffrir aujourd’hui. Je cherche aussi ce qui, dans l’histoire de la personne, peut encore se réactiver dans le présent — et surtout, comment nous pouvons le travailler autrement.

 

Après toutes ces années, je crois que je n’ai plus très envie d’enlever mes lunettes.


 

Références bibliographiques

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